Cette humeur protectrice, cette adresse à soigner,
cette maternité délicate dans le geste - apanage des femmes.
(Colette)
Elle avait l’allure noble et la beauté des grandes italiennes à la peau claire du nord de la péninsule. Vêtue de sa blouse blanche de travail l’étiquette sur sa poitrine portait son nom et son statut. Céline J, étudiante / kinésithérapie. Sa silhouette longiligne et gracieuse contrastait avec la force qu’elle semblait maîtriser dans les gestes qu’elle prodiguait à ses patients.
Elle s’occupait d’un jeune homme accidenté dont le bras avait été fracturé à plusieurs endroits. Les nombreuses cicatrices et les déformations osseuses n’étaient que partiellement masquées par les appareillages et les attelles multiples qui maintenaient ses membres supérieurs convalescents. Le crash routier dont il avait été victime avait failli le tuer. D’autres n’avaient pas eu sa chance.
Céline travaillait au service de rééducation depuis presque un an. Au milieu de la petite équipe majoritairement composée d’hommes, elle se sentait bien entourée. Sa douceur faisait merveille auprès des patients aux corps abîmés, maladroits et douloureux.
Le type au bras cassé devait réapprendre à effectuer des mouvements circulaires avec son épaule. Mais il en était encore incapable seul. Céline l’avait installé sur une table de massage dont elle avait relevé le dossier. Dans cette position, elle se trouvait à la hauteur adéquate pour l’accompagner avec précision dans chaque étape de son mouvement. L’accidenté concentré dans l’exercice penchait la tête en avant et suivait les consignes que sa soigneuse lui transmettait à voix basse.
Ils semblaient hermétiquement isolés des autres patients et praticiens qui travaillaient dans la même salle de rééducation. Certains binômes plaisantaient, d’autres prenaient leurs exercices avec plus de gravité.
Eux deux, dans un corps à corps lent fait d’attention et de douleurs patiemment partagées et surmontées, semblaient inventer leur propre danse. Tango au ralenti où la maîtresse orientait l’élève main dans la main, pas après pas. Ils imaginaient leurs codes et leurs langages. Leurs deux corps en communion s’écoutaient et se répondaient, développaient leurs mouvements dans une étrange sensualité, mélange de fracas et de rédemption, de souvenirs d’agonie et d’espoir de survie, de chocs inattendus et de peurs, d’imbrications des chairs et des machines, de soulagement et de douceurs retrouvées.
Leur chorégraphie voulait exorciser l’intolérable imbrication du bruit et du feu. Il fallait permettre à chaque cellule de ce corps d’oublier la collusion des métaux et des os, des dures mécaniques et des fragiles tissus humains. Il était maintenant question de renaissance, de guérison et de confiance. Il fallait se réapproprier ce corps devenu étranger, percuté par les matériaux, hanté ce traumatisme apocalyptique qui sentait encore l’essence et la mort.
Le jeune homme aurait voulu guérir autant qu’il aurait aimé mourir entre les mains et contre la peau de cette magicienne du mouvement, de cette bienfaitrice souriante qui s’attelait à l’impossible tâche de ressusciter chaque sensation détruite dans ses membres broyés. Elle allait extraire de ces chairs tout ce qui restait de fracas et d’horreur. Il fallait s’abandonner à elle.
© DGC 06 2009
Illustration : Deborah Kara Unger in Crash de David Cronnenberg

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